Lundi 23 mars 2009
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ENSCI, avec l’IRI (Institut de Recherche et d’Innovation, CNAC Georges
Pompidou)
et Cap Digital
24 au 26 mars 2009
Nous sommes entrés depuis une vingtaine d’années dans une société
réticulaire fondée sur des systèmes relationnels technologiques qui tendent à contrôler tous les systèmes relationnels humains – sans lesquels il n’existe aucune société, et par lesquels se
forme le commerce humain.
Dans la société réticulaire, il est devenu possible de suivre à la trace une
marchandise en temps réel, pas à pas, à tous les stades de son évolution, et c’est ce qui va se développer de façon incommensurable avec l’internet des objets et l’informatique
ubiquitaire,fondée sur les capteurs et les technologies d’indexation micro-électroniques :
A titre d’exemple, on peut citer la production et l’exportation de denrées pour lesquelles on utilise des
capteurs pour contrôler la qualité et la pureté, par exemple du café au Brésil et au Chili ou de la viande de bœuf en Namibie. La technologie RFID est utilisée pour suivre l’évolution de
cargaisons de bœuf à destination de l’Union européenne pour vérifier l’origine et la manutention de chaque carcasse.
La société réticulaire s’est développée essentiellement sur la base du réseau internet qui transforme
radicalement les relations entre les individus, bouleversant en particulier, comme nous l’avons vu dans les deux premières éditions des Entretiens du nouveau monde industriel, le modèle
industriel productiviste et le modèle consumériste qui reposaient à la fois sur une logique d’opposition de la production et de la consommation d’une part, et d'autre part sur une logique
d’innovation descendante, ou top down. Ce sont à présent les relations entre les objets qui mutent. Si le réseau internet structuré par le web a profondément modifié les structures
relationnelles des sociétés industrielles, dans le réseau internet structuré par les objets, ceux-ci trament une réticularité invisible, connectée en permanence, et surdéterminant les
rapports sociaux.
La société réticulaire constitue une nouvelle réalité économique et technologique qui met un terme à cent
ans de production et dde consommation industrielles fordistes. Les technologies relationnelles caractéristiques de ce que Jeremy Rifkin a appelé l’âge de l’accès se sont en développées comme
articulation entre deux modèles industriels qui se font désormais concurrence : l’ancien, issu du XXè siècle, et celui qui est en train d’émerger – au prix d’une crise économique
planétaire qui remet en cause tout le système.
Les technologies relationnelles basées sur l’électronique analogique, mises en œuvre par les industries de
programmes et leurs grilles horaires, déclinant une logique de flux s’adressant par des masses d’individus, ont permis le développement et la mondialisation du modèle consumériste – cependant
qu’à la fin du XXè siècle apparaissaient des technologies relationnelles numériques, beaucoup plus complexes, basées sur les technologies cognitives et culturelles, les technologies
collaboratives, le web social, et faisant émerger un autre modèle relaitonnel.
S’il est vrai qu’en 1908 Henry Ford a conçu la société de consommation qui a été à l’origine du mode de vie
américain, et qui est devenue le facteur essentiel de la mondialisation accomplie avec la planétarisation des industries culturelles, en 2008, ce système a craqué. La métallurgie conjuguée à
la pétrochimie avait constitué la poutre maîtresse de l’industrie consumériste dont les réseaux autoroutiers et les canaux hertziens sont les symboles. Dans le monde industriel émergeant à
présent, la rupture induite par la croissance des réseaux numériques – où l’opposition producteurs/consommateurs n’est plus structurante – entre dans une nouvelle phase avec l’internet des
objets, met en place une informatique ubiquitaire, et semble matérialiser la société réticulaire comme système technique des objets quotidiens fonctionnement intégrés dans un milieu dont la
connectivité constante et généralisée accomplit ce qu’en 1987, au Centre Pompidou, l’exposition Mémoire du futur appelait le temps-lumière.
Dans le temps-lumière, les relations entre les objets forment un milieu
hyperobjectif – y compris des « objets » naturels tels que des oiseaux ou des arbres, et bien sûr des objets qui, appartenant à des sujets, deviennent des attributs de ces sujets – dans
la mesure où ces objets-internet sont étiquetés et mis en relation :
Chaque objet est repérable électroniquement à tout moment et en tout lieu.
Certaines de ces étiquettes, qui ne sont pas plus grosses qu’un grain de sable, peuvent réellement être intégrées à n’importe quel support. … Actuellement, un code à 32 bits permet de créer
quelque 4 milliards d’adresses. Un code à 128 bits (par exemple le «Ucode», en cours d’élaboration au Japon par l’Ubiquitous ID Center) permettrait de créer suffisamment d’adresses pour
attribuer chaque jour à des objets un billion d’étiquettes — et ce pendant un billion d’années.
La société réticulaire des objets internet est une société de l’indexation généralisée fondée sur
l’attribution, la production, la recherche et le contrôle de métadonnées installant un système relationnel sans délais ni distances.
Selon Leroi-Gourhan, c’est la conquête de la mobilité qui caractérise l’histoire humaine – tellee qu’elle
s’opère comme évolution technique. Au cours de cette histoire, le XXè siècle, avec la mobilité qui l’aura caractérisé, aura vu s’installer et dominer le temps-carbone configuré par les
technologies de la métallurgie et de la pétrochimie et généralisant le déplacement individualisé des hommes et des marchandises en rompant avec le modèle des réseaux ferrés qui constituèrent
au XIXè siècle l’infrastructure de la révolution industrielle. Avec les réseaux numériques et les objets indexés se forme une autre réticularité, généralisée et ubiquitaire, où plus aucun
objet ni aucun sujet ne semble devoir échapper aux réseaux, et où la vitesse de l’information semble sinon court-circuiter l’espace que le temps, du moins en reconfigurer l’expérience en
créant des relations constantes et innombrables entre tous les objets et à travers eux entre tous les sujets – mais possiblement à l’insu de ces sujets.
L’internet des objets met un terme à la fable d’une industrie de l’immatériel et rend évident que nous
vivons au contraire dans une société hypermatérielle : où tout passe par la matière, le matériel et les états de matière qu’il permet de produire à la vitesse de la lumière – ce que l’on
appelle à tort « l’immatériel » désignant des processus, des structures, des tensions et des potentiels créés par les relations et les traces qui se trament entre les êtres humains aussi bien
qu’entre les objets dans lesquels vivent ces sujets.
Dans ce monde des objets communicants, la question que Lamartine formulait
dans son style désuet (Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?) ressurgit tout à coup dans une facture et une actualité sans aucun doute très différentes de ce qui inspire le lyrisme
lamartinien :
Au cours des vingt prochaines années, le nombre d’internautes, pourtant en
pleine augmentation, sera vraisemblablement infime par rapport à la multitude d’objets inanimés qui pourront communiquer les uns avec les autres par voie électronique. Par exemple, les
réfrigérateurs pourront échanger des informations avec les rayonnages des supermarchés, les machines à laver pourront faire de même avec les vêtements — et même les vêtements que vous portez
pourront « parler » à d’autres objets qui vous entourent. Cette notion de connexion entre monde réel et monde virtuel de l’Internet est appelée « l’Internet des objets ».
L’étoffe de ces « objets inanimés » cependant communicants est une hypermatière : une matière qui reçoit,
transmet, transporte et fournit des informations par sa structure même, c’est à dire telle qu’elle est toujours déjà une forme – lorsqu’elle est appréhendée au niveau microphysique, et
singulièrement au niveau nanométrique où la matière se présente toujours déjà (quantiquement) en forme. Le temps-lumière de l’infiniment bref est aussi celui de l’infininement petit dans et
par lequel les objets hypermatériels sont des hyperobjets.
Les hyperqualités de ces hyperobjets sont invisibles et d’autant plus actives qu’elles appartiennent au
niveau hypermatériel où la forme ne se détache pas de sa matière, et qui n’est pas accessible à l’intuition sensible et à la perception.
L’environnement de demain fourmillera de réseaux invisibles de micro-processeurs communiquant tous les uns
avec les autres, sans que nous nous en rendions compte …. Le défunt Mark Weiser, ancien Directeur du Centre de recherches de XEROX à Palo Alto, Californie (Etats-Unis), préfigurait en ces
termes notre avenir lorsqu’il a inventé, en 1991, le terme d’«informatique ubiquitaire»: «Les technologies les plus profondément enracinées sont les technologies invisibles. Elles s’intègrent
dans la trame de la vie quotidienne jusqu’à ne plus pouvoir en être distinguées.»
À quelles conditions les hyperobjets, formant un nouveau « système des objets », un réseau relationnel
interobjectif se formant dans le dos des consciences dont ils sont les objets, peuvent-ils court-circuiter les relations intersubjectives, ou au contraire les intensifier, et cosntituer la
trame d’un nouveau « processus d’individuation psychique et collective » ?
Explorer cette question nécessite d’appréhender ce qui constitue moins l’âme de l’hyperobjet que la mémoire
en quoi il consiste : l’hyperobjet est un objet hypomnésique, c’est à dire un nouveau support mnémotechnique. C’est d’ailleurs parce qu’ils sont des supports de fantasmes, des fétiches hantés
par les esprits dont ils sont des apparitions, des revenances, c’est à dire des souvenirs, que les objets s’animent dans l’âme poétique de Lamartine. Or, si tout objet d’un monde humain peut
ainsi se trouver animé par ce monde, qui lui donne en cela une « âme », et auquel il n’appartient précisément que dans cette mesure, il existe des objets qui ont précisément pour fonction de
soutenir la mémoire individuelle et de former la mémoire collective, et que nous appellerons, en reprenant une analyse platonicicenne, les objets hypomnésiques.
L’hypomnésis que constitue l’écriture est ce qui permet à la mémoire psychique de s’extérioriser, dit
Platon, dans une mémoire inanimée (le texte), mémoire virtuelle venant augmenter la mémoire réelle. Mais cette augmentation par extériorisation de la mémoire peut aboutir à un rétrécissement
de la mémoire vivante, voire à son atrophie. Les hyperobjets de l’internet des objets ne sont certes pas de simples extériorisation de la mémoire des sujets dont ils sont les objets. Ce sont
bien plutôt des relations sociales – telles qu’elles sont tramées par des relations entre les objets qui supportent notre société – qui sont ainsi « extériorisées ». Autrement dit, c’est la
mémoire sociale qui se transforme avec le nouveau système technique que constitue le temps-lumière comme système relationnel d’hyperobjets hypomnésiques.
Ce que met en œuvre la philosophie contre l’atrophie de la mémoire à quoi peut aboutir le pharmakon
hypomnésique (le remède à la perte de mémoire qui se transforme en poison affaiblissant toujours plus cette mémoire) est une démarche anamnésique qui investit les relations hypomnésiques
créées par la mémoire artificielle pour y produire des processus d’individuation nouveaux, tels que la mémoire augmentée ne s’en trouve pas atrophiée, mais au contraire intensifiée – aussi
bien au plan de la psyché de l’individu psychique qu’au plan de la polis, qui est le plan de l’individuation collective des structures sociales.
Si la mise en réseau des objets s’inscrit bien dans la veine de cette problématique, et si la réticularité
des hyperobjets constitue un espace et un temps où la robotique n’est plus réservée à l’usine, les questions qu’elle pose font franchir un seuil au thème hypomnésique, où il rencontre des
limites dont l’un des enjeux de ce séminaire, et des Entretiens du nouveau monde industriel qu’il prépare, sera de dresser une cartographie détaillée au moment où loin d’emboîter le pas
passivement aux pays développés, les pays en développement s’apprêtent à être les moteurs de la mise en œuvre et de l’adoption généralisée de ces technologies nouvelles.
Par Bernard Stiegler
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Publié dans : Note préparatoire (Document de travail)
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